Venezia

N‘est-ce pas, en effet, ici un lieu étrange par sa singulière beauté? Son nom seul provoque l’esprit à des idées de volupté et de mélancolie. Dites : « Venise », et vous croirez entendre comme du verre qui se brise sous le silence de la lune…. « Venise », et c’est comme une étoffe de soie qui se déchire dans un rayon de soleil… « Venise », et toutes les couleurs se confondent en une changeante transparence… N’est-ce pas un lieu de sortilège, de magie et d’illusion ?

Ce ne sont pourtant ni des ombres, ni des fantômes qui l’habitent, mais des hommes, et des hommes qui naissent et meurent, qui vivent et qui mangent, car ma gondole croise des barques chargées de légumes et de fruits, et l’eau roule des feuilles et des écorces. Sur les marches de ce petit quai, on entasse des paniers de poissons et de coquillages. Des gens marchandent ces nourritures. Ils n’ont l’air ni étonnés ni anxieux d’être là. Je voudrais leur parler et leur avouer mon angoisse.
Ah ! qu’ils m’apaisent et me rassurent, qu’ils me convainquent que tu n’es pas un rêve fragile et vain, ô Ville enchantée, que tu ne vas pas, comme une vision de sommeil, te dissoudre et t’évaporer; que tu n’es pas seulement un mirage passager de ta lagune, un peu de lumière et de couleur entre le ciel et les eaux, – car j’ai peur, j’ai peur, si je fermais un instant les yeux, de ne plus, en les rouvrant, retrouver à ta place, ô Ville marine, que l’étendue des ondes désertes au-dessus desquelles planerait le vol de bronze, Venise, de ton Lion ailé !
 
Henri de Régnier, "Esquisses vénitiennes"

 

Après un rêve

 

Dans un sommeil que charmait ton image
Je rêvais le bonheur, ardent mirage,
Tes yeux étaient plus doux, ta voix pure et sonore,
Tu rayonnais comme un ciel éclairé par l’aurore;
Tu m’appelais et je quittais la terre
Pour m’enfuir avec toi vers la lumière,
Les cieux pour nous entr’ouvraient leurs nues,
Splendeurs inconnues, lueurs divines entrevues,
Hélas! Hélas! triste réveil des songes
Je t’appelle, ô nuit, rends moi tes mensonges,
Reviens, reviens radieuse,
Reviens ô nuit mystérieuse!

 

L’âme et l’ancolie

La mélancolie toujours escortera les tendances au retrait, à l’exil. Elle double toute séparation d’un exil intérieur, presqu’infini.

 

Le trésor mélancolique, soit ce à quoi le sujet tient, irréductiblement, peut maintenir chez un sujet de façon présente une douleur inguérissable qui, pour un sujet, est liée quelquefois à ce que la vie a pu avoir de plus vivant. S‘y décèle et s’y dessine l’aspect insupportable du caractère répétitif de l’existence. Le fantasme qui structure l’ordinaire d’un rapport tenu pour plausible à la réalité fait lien. Or, dans la mélancolie, à jamais exilée de la chair de l’objet, la douleur d’exister est plus douleur de l’insistance et la répétition que douleur de déchirure ou de perte.

3 ans déjà

Voici trois ans qu’est morte ma grand-mère,
– La bonne femme ! – et, quand on l’enterra,
Parents, amis, tout le monde pleura
D’une douleur bien vraie et bien amère.
Moi seul j’errais dans la maison, surpris
Plus que chagrin; et, comme j’étais proche
De son cercueil, – quelqu’un me fit reproche
De voir cela sans larmes et sans cris.
Douleur bruyante est bien vite passée
Depuis trois ans, d’autres émotions,
Des biens, des maux, – des révolutions, –
Ont des cœurs sa mémoire effacée.
Moi seul j’y songe, et la pleure souvent;
Depuis trois ans, par le temps prenant force,
Ainsi qu’un nom gravé dans une écorce,
Son souvenir se creuse plus avant !
 
"Je croyais moi-même n’avoir que peu de temps à vivre,
et j’étais désormais assuré de l’existence d’un monde où les coeurs aimants se retrouvent."
 
GDN
 

El Desdichado

Je suis le ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
 
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’a consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
 
Suis-je Amour ou Phoebus?… Lusignan ou Biron?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Syrène…
 
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron:
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
 
Gérard de Nerval